Quand on prend une assiette Paesina en main, on me demande souvent si les marbrures sont peintes. Elles ne le sont pas. Le motif est dans la terre elle-même, et il la traverse de part en part. C'est le principe de la terre mêlée, la technique que je pratique à l'atelier. Pour ce deuxième article du Carnet, je vous explique ce qu'elle a de particulier, d'où elle vient, et pourquoi tout commence par un mariage réussi entre des faïences.
Un motif dans la masse, pas en surface
La plupart des céramiques décorées le sont en surface : avec de l'engobe, des jus d'oxydes, de l'émail. En terre mêlée, c'est l'inverse. Je superpose et je mélange des faïences de différentes couleurs, puis je coupe ce bloc en plaques. Le dessin existe avant même que la pièce ait une forme.
Conséquence très concrète : le motif ne s'use pas et ne s'efface pas. Retournez une assiette, regardez sa tranche : les veines de couleur sont là aussi. C'est ce qui donne à la terre mêlée cette profondeur, un peu comme une pierre que l'on aurait coupée.

Une technique très ancienne
Mélanger des argiles de couleurs différentes est un geste très ancien, que l'on retrouve sous plusieurs noms selon les pays.
- En Chine, des céramiques marbrées sont déjà produites sous la dynastie Tang, autour du VIIe siècle.
- Au Japon, on parle de nerikomi. Des pièces marbrées y sont fabriquées dès les périodes Momoyama et Edo, entre la fin du XVIe et le XIXe siècle.
- En Angleterre, dans le Staffordshire, on l'appelle agateware. Vers 1740, le potier Thomas Whieldon perfectionne la technique en colorant des argiles blanches avec des oxydes métalliques, pour imiter l'agate et l'onyx.
- En France, on parle de « terre mêlée », « terres marbrées » ou « terres jaspées ». On en retrouve la production à Apt ou encore à Vallauris, dans l'atelier Gerbino.
J'aime l'idée de m'inscrire dans cette longue histoire, qui traverse les continents et les siècles. Chaque époque a fait de la terre mêlée quelque chose de différent ; Paesina en est ma version, au service de la table d'aujourd'hui.

Marier les faïences : tout se joue avant le premier geste
Si je parle de « marier » les faïences, c'est que toutes les terres ne s'entendent pas. Une argile se rétracte en séchant, puis encore à la cuisson. Si deux terres assemblées n'ont pas le même retrait, elles tirent chacune de leur côté : la pièce se fissure le long des veines, parfois des jours après le façonnage, parfois seulement à la sortie du four.
Les terres que j'associe doivent donc être compatibles :
- le même retrait, pour qu'elles sèchent et cuisent ensemble sans se séparer ;
- la même température de cuisson, puisque toutes les couleurs passent dans le même four ;
- la même humidité au moment de l'assemblage, pour qu'elles se soudent bien l'une à l'autre.
C'est pour cela que je travaille avec des faïences, une même famille de terres qui cuisent à basse température. Elles me permettent des couleurs franches et un dessin net. Les différences entre faïence, grès et porcelaine feront d'ailleurs l'objet d'un prochain article.
Le geste : composer sans tout décider
Une fois les terres prêtes, je les superpose, je les plie, je les recoupe, je les réassemble. Chaque geste transforme le motif : quelques passages donnent de larges bandes de couleur, davantage de passages donnent des veines fines et serrées. Je peux orienter le dessin, choisir les proportions de chaque couleur, mais je ne contrôle jamais tout.

Mélange Terracotta, terres encore crues, à l'atelier
C'est cette part de hasard qui me plaît. Au moment où je tranche le bloc, je découvre un paysage que je n'ai pas tout à fait dessiné. Comme dans les pierres à image qui ont donné son nom à Paesina, une part du motif appartient à la matière.
Ce travail demande aussi beaucoup de patience. Les pièces sèchent lentement, sous surveillance, pour que les terres ne se séparent pas. Et le motif reste un peu voilé tant qu'une dernière étape, l'abrasage, ne l'a pas révélé. Je vous raconterai cette étape et toute la fabrication d'une assiette Garance dans les prochains articles du Carnet.
Une signature pour chaque pièce
Parce que le motif naît du mélange, deux pièces ne sont jamais identiques, même au sein d'un même service. Les quatre mélanges de l'atelier, Riviera, Riviera Bianca, Terracotta et Opera, gardent une même palette, mais chaque assiette dessine son propre paysage. C'est ce qui permet de compléter son service au fil du temps, ou de remplacer une pièce cassée, sans jamais avoir deux fois la même.

Si vous avez une question sur la technique, écrivez-moi : vos questions nourrissent les prochains articles.